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Roy est mort, vive le King !

Sa famille a annoncé sa mort hier soir dans un message émouvant1 : un cancer du pancréas, visiblement diagnostiqué alors qu’il arrivait ici2, a fini par avoir la peau d’Eric Roy, l’emblématique entraîneur du Stade, l’homme par qui l’impensable s’est réalisé.

Liverpool a eu Bill Shankly, nous on a eu Eric Roy.
L’Écossais, qui avait le sens de la formule, a un jour dit ceci :

Some people believe football is a matter of life and death, I am very disappointed with that attitude. I can assure you it is much, much more important than that.

Tellement vrai. Du moins pour ceux qui ont contracté le puissant virus de la passion pour un club de foot.

Ainsi, en cette fin de très belle journée de printemps, je me suis rendu au rassemblement en hommage à Roy organisé devant notre vieux stade Le Blé – peut-être le dernier dans l’élite du football français à faire battre le cœur d’une ville et non pas à animer sa périphérie de zone commerciale.
Nous étions des milliers, hommes et femmes de tous âges, à converger vers ce temple décrépit pour une communion qui devait permettre de surmonter la perte. J’avais revêtu le maillot européen floqué à la gloire du disparu, que m’ont offert mes filles.
Je relaie ici ce que l’aînée a posté hier soir sur un réseau que j’ai déserté, en guise de conclusion qui prouve l’impact qu’ont eu cet homme et son équipe sur nos vies ces dernières années :


  1. Le texte complet :
    « Nous avons la très grande tristesse de vous annoncer le décès de notre papa et mari, Eric Roy. Depuis trois ans et demi, papa se battait contre un cancer du pancréas. Pendant tout ce temps, il a continué à vivre avec une force qui nous impressionne encore, porté par l’amour de sa famille, par le football, par son travail et par cette passion qui ne l’a jamais quitté. Ce qu’il a accompli ces dernières années restera pour nous exceptionnel. Traverser cette épreuve tout en accompagnant un club, une équipe, une histoire aussi forte, dit beaucoup de l’homme qu’il était. Papa était profondément bienveillant, tendre, droit et honnête. Il savait encourager, transmettre, pousser les autres à se dépasser, à devenir la meilleure version d’eux-mêmes. Il avait cette exigence, cette justesse et cette humanité. Il aimait le football d’une manière absolue. Son aventure au Stade Brestois a été l’un des plus beaux moments de sa vie. Elle lui a donné une énergie, une joie, une raison de continuer, y compris dans les moments les plus difficiles. Avec ses joueurs, il avait construit un lien rare et magnifique. Il les aimait très fort, et il était fier, profondément fier, d’être leur coach. Aux supporters brestois, nous voulons dire merci. Votre accueil, votre soutien, votre ferveur et votre amour l’ont profondément touché. Cette force l’a accompagné bien plus que vous ne pouvez l’imaginer. Papa nous a toujours dit que ce chant que vous avez fait, il l’emporterait avec lui. Nous savons l’immense vide qu’il va laisser, mais nous savons aussi l’empreinte magnifique magnifique qu’il laisse derrière lui. Une empreinte faite de passion, de loyauté, de courage, d’exigence, de respect et d’amour du jeu. Il restera pour nous, sa famille, ses amis et tous ceux qui l’ont aimé, une source d’inspiration profonde. » ↩︎
  2. Une situation confirmée dans cet article de l’Équipe : « Il signe à Brest le 2 janvier, il apprend sa maladie le 3, il avertit ses dirigeants le 4, qui décident de le garder, raconte son vieil ami Olivier Taboué, ancien speaker du stade du Ray. ↩︎

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Chroniques de Portsall #2

20 avril : c’est arrivé près de chez nous

« Ouais, tu sais, quand tu viens de chez les pompiers, tu prends à gauche avant le Leclerc … »
C’est là, dans un lotissement de campagne lambda et à trois cent mètres à vol de mouette de la gendarmerie locale, que l’invraisemblable s’est produit : une famille prise en otage par des malfrats cagoulés pour s’accaparer une forte somme de cryptomonnaies !
Sur cette histoire de prédation visant la spéculation sur de l’argent virtuel, dont je ne comprends rien et ne veux rien savoir, je suis comme la vieille bretonne en coiffe : Biskoazh kemend-all !

1er mai : L’ingénu à Paris

« Nous partîmes de Portsall et, par un prompt renfort … »
Le 1er mai nous étions à Paris pour fêter le vingtième anniversaire de notre fils ; j’ai saisi cette occasion pour mêler au défilé syndical (rejoint place Léon Blum, à mi-chemin de République et Nation) auquel je souhaitais participer dans le contexte de remise en cause de ce jour théoriquement chômé pour les gens qui triment ; l’ambiance était moite et sympathique.
J’ai ensuite pris la tangente pour aller saluer Jospin au cimetière de Montparnasse ; une sorte de pèlerinage (parti de Vincennes quand même!) m’amenant à passer non loin de l’École alsacienne dont j’ai découvert peu après dans un article en ligne l’extrême entre-soi parisien ; je demeure à bientôt 53 ans un ingénu, à l’image du personnage du récit de Voltaire que je fais lire à mes secondes.

10 mai : trop beau Tro Bro

Quelques semaines après les classiques ardennaises qui ont confirmé l’avènement du grand champion que la France du cyclisme attendait depuis 40 ans, avait lieu le Tro Bro Leon.
Magnifique course de terroir, qui poursuit sa progression en termes de notoriété, propulsée par la médiatisation d’ASO – si elle intègre un jour le World Tour, alors des coureurs du calibre de Pogačar ou de Seixas arpenteront peut-être les ribiniou de notre contrée.
En attendant, les équipes UAE et Visma ont envoyé pour la première fois cette année des représentants ; et c’est l’un d’entre eux, un quasi-inconnu italien nommé Fiorelli, qui l’a emporté à la surprise générale.
Quel plaisir en tout cas de les voir prendre sur le port un virage en épingle à cheveu devant le pub pour remonter vers l’église.

24-28 mai : coup de chaud inédit

Communier entre quinquas sur De La Soul dans la nuit moite d’un dimanche à Saint-Brieuc (Art Rock) ; profiter d’un lundi de Pentecôte pour se plonger une première fois dans la mer encore glacée ; se sentir à la limite du malaise dans une salle de classe entre 25 et 30° un mardi matin ; somnoler dans le coin le plus frais du jardin un mercredi en fin d’après-midi en observant le potager cuire dans l’air chaud – en mai, sur la côte nord du Finistère : biskoazh kemend-all (bis)

7 juin : la nouvelle France

10h30, stade de l’Abéric : le vent est tiède pour ici, le ciel s’est éclairci ; accoudé à la main courante sur la butte côté collège, j’observe les gars de l’En Avant Sarnan prendre le dessus aux tirs aux buts sur les minots du Red Star de St-Ouen, plus fluets, en 8e de finale de la première édition du challenge U14 organisée par des membres du GJ Arvor.
17h30, même endroit, mêmes conditions : j’observe les gars de l’US Orléans l’emporter aux tirs aux buts sur les minots du Stade Brestois (mené par un excellent n°9 et capitaine), plus fluets, en finale.
Entre-temps, j’aurai suivi le premier meeting de campagne de Mélenchon sur la place de la mairie de Saint-Denis, devant la basilique, avec d’autant plus d’intérêt que mes deux filles y assistaient, l’une dans le cadre de son métier de journaliste, l’autre par militantisme ; une démonstration populaire très réussie, 26000 personnes enthousiastes, un préambule émouvant d’Annie Ernaux et une punchline qui fait mouche à gauche : « la primaire est finie ».
Ce dimanche, je me suis dit que les deux France, celle des villes et celle des campagnes, que beaucoup tentent à toute force d’opposer, étaient réunies en toute quiétude chez moi, à Portsall – les jeunes du bourg prenant parti pour les Orléanais contre Brest au nom de l’hospitalité en faisant craquer quelques fumis pour l’occasion ; et la victoire des visiteurs étant célébrée par quelques youyous de mamans qui avaient accompagné leurs gamins jusqu’à notre bout du monde.
Le foot, le vrai, populaire et collectif, a bien plus de vertus que de vices.

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« dernier jospiniste »

J’ai regardé avant-hier l’adaptation par Alex Lutz du roman Connemara de Nicolas Mathieu, un film dont l’intérêt réside essentiellement dans les performances des acteurs, notamment celle de Jacques Gamblin, bouleversant en vieillard frappé par alzheimer.
Il y a seize ans, le même Gamblin incarnait dans Le nom des gens une sorte de clown triste, Arthur Martin (comme la marque de frigos), auto-proclamé « dernier jospiniste », dont l’austère routine est bouleversée par une pasionaria nymphomane (Sara Forestier) ; dans une scène d’anthologie Arthur reçoit la visite-surprise de son idole.

Il m’est arrivé de me qualifier – moi qui criais « Jospin t’es foutu la jeunesse est dans la rue ! » lors des manifestations lycéennes de 1990 contre les restrictions budgétaires (déjà) dans l’Éducation nationale – de « dernier jospiniste » lors de conversations politiques en famille ou entre amis.
Manière de dire que je ne me suis jamais réellement remis du 21 avril 2002 et du choc de sa non-qualification pour le deuxième tour de l’élection présidentielle au profit de Chirac face à Le Pen ; plus que de la présence de ce dernier dans le face-à-face final, je ne me suis jamais remis du sentiment d’injustice que j’ai ressenti pour cet homme qui aurait continué à améliorer la vie des gens comme il l’avait fait en tant que premier ministre (PACS, CMU, SRU, 35 heures, parité en politique, accord de Nouméa), en suivant la même méthode, raisonnable et réformiste – ayant abandonné ses convictions trotskistes de jeunesse.
Manière de dire le très grand respect que j’avais pour l’intégrité et la sincérité de cet homme, vertus si rares en politique.

Lionel Jospin est mort hier, jour d’un deuxième tour de municipales tendu dans certaines villes (dont Brest) – je m’étonnais justement de son silence dans le contexte.
Cette nouvelle me touche d’autant plus que ces élections ont donné une piètre image de la gauche, dominée par un tribun1 dont l’hybris risque de la mener à la défaite l’année prochaine et de favoriser l’accession de l’extrême droite au pouvoir.
L’annonce de la mort de Jospin intervient donc comme un symbole nostalgique.

Un mot sur Brest : la chute de Cuillandre est moins due à son alliance-reniement avec la candidate de la FI, qu’à un besoin de renouvellement ressenti par une majorité de Brestois. L’idole du nouveau maire, Stéphane Roudaut, c’est Chirac, ce qui peut certes inquiéter, mais je le vois comme un modéré dynamique qui ne devrait pas faire de mal à la ville et à ses habitants.

  1. edit du 31 mars : je découvre sur son blog un hommage à Jospin qui me réconcilie presque avec lui https://melenchon.fr/2026/03/26/salut-lionel/ ↩︎
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Chroniques de Portsall #1

Marguerite Lamour

Je suis encore un newbie dans la contrée, mais je savais que cette dame avait pris le relais d’Alphonse Arzel, dans cette veine politique très ancrée dans le Léon que l’on nommait naguère démocratie chrétienne.
Elle était visiblement appréciée ici, à en juger par les hommages qui ont suivi l’annonce de sa mort et le nombre de personnes qui se sont déplacées pour ses obsèques ce mardi 10 mars.

Le Télégramme m’a appris ceci à son sujet :

En 1972, à l’âge de 16 ans, alors qu’elle s’apprête à passer le bac avec un an d’avance, une grossesse non désirée va changer son destin. Avorter dans l’illégalité n’est pas une option pour l’adolescente élevée dans une famille catholique très religieuse. « Ma mère a dit : un enfant est né, on va l’élever », confiait Marguerite Lamour en 2007 au Télégramme, dans un dossier consacré aux mères ados.
Elle devient alors le mouton noir du village. « À ce moment-là, j’ai compris que dans ma vie, il n’y avait plus de place pour la normalité : soit je devenais un cas social, soit je sortais du rang avec une destinée originale ». Sa pugnacité vient de là. En 1975, celle qui a vécu sa vie entière « avec cette notion de faute à réparer » reprend ses études et obtient trois ans plus tard un CAP de sténodactylo.

De « mouton noir » à icône quasi-sainte du même village, voilà un parcours atypique qui force le respect, dans ce contexte de bondieuserie.

Iran & partie d’échecs

Toujours étonnant – même si l’effet waw a beaucoup perdu de sa vigueur depuis l’épisode covid – de constater comment l’actualité internationale peut « percuter » notre quotidien.
Passons rapidement sur l’augmentation des prix de l’essence, conséquence évidente de la « fureur épique » voulue par Netanyahou et Trump, et qui ne nous fait pas regretter d’avoir opté en fin d’année dernière pour une voiture électrique comme véhicule principal (d’où le choix de l’image mise en exergue pour cet article ; le confort à domicile – grâce à l’énergie nucléaire, certes). Mais l’actualité locale, c’est le renouvellement (ou pas) de nos édiles, et à Brest, je découvre cette image, toujours dans mon journal de référence :

Mitra Hejazipour, championne d’échecs charismatique, et Réza Salami, que j’ai eu l’occasion de côtoyer ces dernières années en sa qualité d’adjoint à la culture, ex-marchand de tapis rue de Siam, tous deux Iraniens en exil ; la première apporte son soutien au second dans sa tentative de détrôner le vieux Cuillandre qui règne sur la ville depuis un quart de siècle.
En l’occurrence je crains que la dispersion des voix de gauche (il y a quatre listes de ce bord politique, sans compter celles qui ne servent à rien) ne conduise à l’échec et ouvre la voie à la droite, incarnée par Stéphane Roudaut.

In my yard

En cette fin de journée printanière, je m’étonnai de la forme oblongue qui dépassait du mur de droite : cône de cheveux – et non pas de dentelles, comme dans le pays bigouden …
C’était la coiffe d’une jeune femme rasta ; elle était justement en train de faire acte de coiffure et de couper la tignasse de notre voisin, responsable d’une entreprise de retraitement d’algues à des fins alimentaires.
Je me suis dit qu’on était bien dans ce quartier.
Un peu plus tard, alors que je venais de boucler notre duo de poules dans leur box, j’ai entendu vibrer un bourdonnement caractéristique et désagréable dans les airs, avant de voir filer un drone vers le sud-est … et je me suis dit que j’allais me procurer une carabine.

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Badinter émoi

Voici ce que j’ai posté sur feu mon compte facebook (qui me servait alors de journal de bord) le jour où Robert Badinter est mort :

Vingt mois se sont écoulés depuis, et je me dis qu’il est heureux que le vieil homme – qui, à propos du mouvement des Gilets Jaunes, s’est ému de la violence symbolique d’une caricature de Macron brandie au bout d’une pique, mais pas, à ma connaissance, des mutilations réelles subies par de très nombreux manifestants à cause de la réellement très violente répression policière – qu’il n’ait pas assisté donc à la guerre d’Israël contre le Hamas, entraînant la mort d’au moins 60000 civils pour en venger un peu plus de 1200, car ses mots n’auraient peut-être pas été cette fois-ci à la hauteur de la tragédie ;
de même qu’il est heureux qu’il ne sache pas que sa « panthéonisation » intervient dans le contexte d’un désordre politique sans précédent, engendré par un président-narcisse pourri par l’hubris, qui a perdu tout crédit dans son pays, mais qui sera tout de même le maître de cérémonie demain soir, et à la veille de la probable accession au pouvoir d’un parti farouchement opposé à ses combats et à ceux de Simone Veil, et qui pourtant a obtenu le soutien des Klarsfeld …

Pour le reste, mon admiration et ma gratitude restent intactes – j’ai tenté ce matin de les transmettre à celles et ceux de mes élèves qui suivent la spécialité « humanités, littérature, philosophie ».
Je me prends à douter actuellement qu’on retrouve un jour des humains accédant au plus haut niveau du pouvoir politique avec une telle hauteur de vue, une telle intégrité et un tel bagage culturel.

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Feu!

Ce matin, sur le chemin du bahut, j’ai écouté – comme il se doit en tant que prof – Inter, et suis tombé sur Arthur Teboul interviewé par Rebecca Manzoni.
Il a évoqué son parcours, son attrait pour les boys bands et le rap alors qu’il était en CM2 et ressentait l’euphorie liée à la coupe du monde 98, la découverte des poètes maudits au lycée, le moment de bascule vers une carrière artistique – lui qui abordait la vingtaine en école de commerce – quand il a participé au débotté à un concours de slam à la Bellevilloise.
Quand j’ai coupé le moteur vingt minutes avant la fin de l’émission, son interprétation de L’affiche rouge d’Aragon et Ferré, lors de l’entrée du couple Manouchian au Panthéon en février 2024, repassait à l’antenne …

Nous avons découvert Feu! Chatterton lors d’un concert au Run ar Puns de Châteaulin en février 2015, pour ce qui restera l’un des concerts les plus marquants auxquels j’ai assisté : fusion parfaite entre grain de voix pour chanson à texte et instru pop-rock/électro, présence scénique étonnamment naturelle mêlant faux snobisme lié au propos littéraire et vraie complicité avec le public. Ce soir-là, je me suis rendu compte que le dernier choc de ce genre, dans un mode beaucoup plus rock et électrique, datait de mes années lycée : Noir Désir.

Un an plus tard, en février 2016, l’occasion s’est présentée de les rencontrer à Brest dans le cadre de nos activités de l’époque liées au festival de bande dessinée – que nous n’avions pas encore réussi à établir à Brest d’ailleurs. Cette rencontre a eu lieu à la Carène, menée par ma compagne, Véronique, captée par Alain Le Bellu et crobardée par Guillaume Duval :

Leur nouvel album, Labyrinthe, est sorti aujourd’hui.
Il s’ouvre par une chanson, « Allons voir », qui dit ceci (j’ai fait des coupes) :

« Allons voir
Ce que le vie nous réserve
N’ayons peur de rien
Et si c’était la mer à boire
Eh bien, que la mer t’abreuve
Le ciel sera toujours bas
A ceux qui vivent sans courage
Tu ne les écoutes pas
Quand ils disent « ce n’est pas de ton âge »
Et tu vas vers ce pays
vers cette vie qui enivre
Comme celle que tu lis
Le soir dans les pages des livres
Il est temps de vivre »

Merci à eux pour ce mélange de lyrisme mélancolique et de volonté de bonheur, dans le contexte.

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Une arête dans la gorge du monde

Quel bel été 2025 !
Certes, il y eut quelques désagréments pour troubler la quiétude estivale : des chaleurs un peu vives dégénérant en incendies si difficiles à contrôler qu’ils ont dévasté des régions entières dans le sud, une guerre toujours en cours à une heure et demie d’avion de Paris vers l’est, et puis … Gaza.

Ce mot, si souvent prononcé, ressemble au bourdonnement d’un insecte qu’on n’arrive pas à chasser de son oreille. Il m’a amené à m’intéresser davantage à ce pays nommé Palestine et à celles et ceux qui, directement concernés ou non, ont écrit sur l’exil et le combat de ses habitants depuis 1948. Quelles belles rencontres j’ai faites cet été à ce sujet ! Aussi belles que ce dernier est aride, sordide, complexe, terrifiant.

Sur les conseils de ma fille aînée « Un détail mineur » d’Adania Shibli m’a servi de porte d’entrée, puis un recueil de poèmes de Mahmoud Darwich ; ensuite deux ouvrages d’Elias Sanbar – « Le bien des absents » et son Dictionnaire amoureux de la Palestine – m’ont rendu artificiellement familiers certains lieux et faits : la Nakba bien sûr ; Sanbar a quinze mois en 1948 quand sa mère l’emporte loin de sa ville natale, Haïfa ; il n’y reviendra qu’en 1995 ; la dolce vita du Liban d’avant la guerre : « Nous sommes la Suisse de l’Orient, répètent à l’envi les fêtards » ; la fierté arabe quand Nasser annonce la nationalisation du canal de Suez ; la terrible désillusion de la guerre des six jours en 67 ; ces mots de son père (qui mourra le lendemain, 15 juin 67) : « Ne sois pas triste. Personne ne parviendra à se débarrasser de nous. La Palestine est une arête plantée dans la gorge du monde. Personne ne parviendra à l’avaler. Ne t’inquiète pas » ; les forêts d’Ajloun, théâtre de l’écrasement des feddayin par les troupes du roi Hussein de Jordanie en septembre 1970 …
Et puis cette incroyable rencontre avec Jean Genet que lui présente son ami Mahjoub, médecin égyptien communiste : « Tu connais l’ikhtyar (le vieux, surnom également utilisé pour désigner Arafat, qui n’avait pourtant qu’une quarantaine d’année à l’époque) assis là ? »
Car oui : j’ai également découvert le coup de foudre de Genet pour les Palestiniens jusqu’à cette forme d’épiphanie tragique qui le saisit en arpentant le massacre du camp de Chatila en 1982 et qu’il communique dans un texte-coup de poing extraordinaire, « Quatre heures à Chatila ».
Le foisonnant recueil de textes réunis par Jérôme Hankins autour de cette expérience a balayé l’idée très sommaire et caricaturale que j’avais de Genet et me l’a rendu aimable et étonnamment lumineux, tant son empathie – lui parle d’amour – pour ce peuple-paria apparaît sincère et profonde, et sa vision originale et féconde, par exemple cette image du tapis tiré sous les pieds des Palestiniens pour parler de la perte de leur terre, en trois secousses brutales (1948, 56 et 67) ; l’évocation de la beauté des feddayin que l’émancipation révolutionnaire soufflant dans les bases jordaniennes de 1970 transfigure et fait rayonner ; celle de la force et l’humour des femmes palestiniennes qui rendent la vie possible dans les camps de réfugiés et avec qui il ressent une immédiate complicité, tandis que leurs hommes, paysans désormais sans terre, se sentent humiliés et comme castrés, selon les mots de Leila Shahid qui ajoute : « Les hommes sont tous là avec les épaules courbées, le keffieh qui pend, ils ont l’air complètement figés, surtout les vieux. Les femmes sont très fortes, avec leurs fils à leurs côtés, les feddayin ; eux sont encore debout car ils ont un fusil, et d’une certaine manière, ce fusil leur rend une force que leur donnait leur présence sur leur terre. » ; autre exemple notable, la réflexion autour du regard de l’Occidental sur le paysage que constitue la misère du tiers monde pour expliquer ce qui, à ses yeux (ceux de Genet, j’y reviens), s’est joué en 1972 à Munich : « Le vrai luxe pour l’œil, c’est de pouvoir couver du regard un homme pauvre, ou des conditions de vie misérables, comme un objet décoratif. (…) Que personne ne touche au spectacle que je suis en train de contempler : je sais qu’il est fait de souffrances et de haillons, cependant il satisfait non seulement mes exigences esthétiques mais aussi mon besoin de prouver ma supériorité, en me montrant capable d’apprécier la condition du pauvre comme étant là pour me donner du plaisir. (…) L’apparition, sur les écrans de télévision et à la « une » des journaux, de la silhouette dissimulée sous une cagoule percée de deux trous et surmontée d’une sorte de « chignon » était à la fois effrayante et désagréable. Elle est la preuve, me semble-t-il, que Septembre noir refusait d’être ce paysage, ce tiers monde d’opérette, cette couleur locale où la mort et la misère, considérées de loin par les « spectateurs » européens, sont agréables à regarder. (…) En transférant la lutte en Europe, Septembre noir l’a ramenée sur son véritable terrain … »
Je n’étais pas encore né en 1972, mais je vois de quelle photo il parle. En revanche je me souviens dix ans plus tard de ce mélange de confusion, de gravité et d’horreur qui accompagnaient les quelques images de mauvaise qualité en provenance de Beyrouth à la télévision de l’époque ; je me souviens surtout de ces deux noms, Sabra et Chatila : les syllabes qui les composent semblent porter en germes la violence et la désolation.
À propos d’images, j’ai aussi vu « Ici et ailleurs », le film que Jean-Luc Godard a fini par sortir en 1976 à partir des rushes qu’il avait pris en 70 au sein de la guérilla palestinienne. Il se détourne logiquement de son projet initial au profit d’une réflexion sur la société du spectacle très en avance sur les temps à venir – qui sont les nôtres.

Qu’elle semble loin en effet aujourd’hui, la révolution socialiste et laïque des feddayin, à l’heure du Hamas ! Mais la juste revendication de ce « peuple de trop » (l’expression est d’Elias Sanbar) demeure, et les plus démunis de ses survivants sont en train de crever sous les yeux du monde faussement compatissant.
Je terminerai en reprenant cette interrogation du même Sanbar  : « Nous avions l’habitude de dire : « les Palestiniens sont les juifs des Israéliens ». Et s’ils étaient en réalité leurs Peaux-Rouges ? »
Le 7 octobre 2023, certains d’entre eux sont sortis de leur réserve, pour le pire.

Long live Balestine !
(il paraît, selon l’auteur du dictionnaire amoureux de ce pays rendu à la fois imaginaire et concret par la force, qu’un moyen assez sûr d’identifier une personne d’origine palestinienne est son incapacité à prononcer le p qu’elle transforme en b quand elle s’exprime dans une langue autre que l’arabe)

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Lynch age

Les très grands artistes créent des univers. David Lynch est de ceux-là.
Je fais partie de cette génération qui l’a découvert avec un objet non identifié, Eraserhead, et dont l’adolescence s’est terminée en suivant, médusée, l’histoire du martyre de Laura Palmer.
Twin Peaks, soap surréaliste, et les notes de Badalamenti qui en introduisaient les épisodes, sont profondément et à jamais ancrés dans nos cerveaux, comme un cauchemar jubilatoire.

Ce weekend qui a précédé les images glaçantes du retour de Trump au pouvoir, on a revu Blue Velvet, Sailor et Lula, Twin Peaks the return (les premiers épisodes) et retrouvé les obsessions du cinéaste : l’Amérique diurne, oppressante, absurde ou ennuyeuse à mourir, côtoyant un monde de la nuit où s’ouvrent les possibles, bien souvent maléfiques car les pulsions s’y déchaînent
des relations intenses se nouent entre des êtres mus par des désirs incandescents
des femmes rendues folles, meurtries, immolées par des hommes tarés, sadiques, souvent en proie à des régressions infantiles violentes
mais ces femmes sont fatales, sphynges ou vampires, tueuses elles aussi

La chair, le sang, l’animal en nous …

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Rennes-Brest A/R

Samedi 7 décembre

Darragh souffle encore fort ce soir et pousse bruyamment contre les huis. Je n’ai pas sommeil, ayant fait la sieste cet après-midi après avoir arpenté les halls de Bruz une bonne partie de la nuit dernière. Circonstances qui m’amènent à raconter cette expérience en terrain connu qui m’est arrivée hier.

Nous (ma compagne et moi) étions à Rennes depuis la veille. Saisissant l’occasion d’une grève pour la défense de la fonction publique, nous avions décidé de faire d’une pierre une rolling stone : nous joindre au cortège des collègues rennais pour exprimer notre colère à l’encontre des déclarations du moustachu ministre en charge de notre secteur au sein de l’éphémère gouvernement Barnier, notre rejet aussi, devenu épidermique, du ravi de la crèche qui s’accroche comme un forcené à son poste de président, et en profiter pour renouer avec les Transmusicales.

Je passe sur le plaisir de ces retrouvailles et sur les multiples découvertes que nous avons faites, ce n’est pas l’objet de cette chronique.

Le fait est que hier, vendredi, j’ai pris le TER de Rennes pour aller faire cours dans mon lycée brestois. Nous étions logés du côté de Bréquigny, j’ai pris la voiture pour la garer près de la gare dans une ambiance de crachin très … brestoise. Départ 6h, arrivée 8h25. J’ai somnolé comme un appelé, en me recroquevillant entre deux sièges, la tête sur mon barda (mon sac de cours et mon manteau) contre l’accoudoir côté couloir, jusqu’à Morlaix, puis j’ai entrepris de reprendre forme présentable, en me remémorant les dix ans d’allers-retours entre ces deux cités (Morlaix/Brest) quand j’étais jeune enseignant, et en écoutant les bribes de conversation de gens qui font actuellement ce trajet.

À l’arrivée, il a fallu crapahuter : prendre l’escalier pour attraper Gambetta, puis la rue de la République vers laquelle convergeaient de jeunes parents menant leurs gamins vers les écoles, longer le cimetière de Saint-Martin pour remonter vers l’Octroi, bifurquer vers le Pilier rouge où s’installait le marché, prendre la ruelle – si familière depuis Casiers[s] – qui mène à Jaurès, ensuite le ribin de Kerfautras, la descente de la rue Lesven en passant devant le collège où j’ai travaillé 12 ans … bref, je suis arrivé tout juste à l’heure pour mon premier cours à 9h.

Mais quel plaisir de marcher à nouveau dans ma ville de cette manière ! Le temps s’était éclairci, il faisait frais. La claque océane, l’amplitude de la rade, la lumière au lever du jour… C’était beau et vivifiant, et les quartiers traversés s’éveillaient sereinement.

Quand je suis sorti du lycée à 15h pour faire le chemin inverse, le crachin était revenu et je suis entré trempé dans le TGV. Arrivé à Rennes, je suis descendu directement au Liberté rejoindre ma compagne pour assister aux concerts de début de soirée, puis nous sommes remontés vers la gare pour récupérer la voiture. De grandes boules à facettes projetaient des taches lumineuses aux abords de la gare dont la refonte a été si longue. Du haut de sa butte artificielle bordée de tubulaires décoratifs, en contemplant cette place qui, bien que remodelée, demeure si typiquement provinciale, et dépourvue de perspective, puisque la vue de l’avenue Janvier était masquée par un grande sapin de Noël, quand on vient de Brest, on ne peut que se sentit à l’étroit.

Eh oui, c’était encore là que je voulais en venir : un panégyrique de la cité du bout de notre bout de terre ; sauf que l’aller-retour ferroviaire d’hier était aussi un voyage dans le temps, à la faveur duquel je me suis rendu compte qu’il était plus difficile de la défendre quand j’étais plus jeune – du fait justement de ma jeunesse, peut-être, mais surtout parce que Brest a changé d’allure ; le complexe d’infériorité a disparu, et il me faut désormais faire attention à ne pas toiser les gens de la « capitale ».

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Dans l’œil du corbeau

Le 11 septembre 2020, un pigiste de Ouest-France nous prenait en photo, moi et ma compagne da viken, pour le lancement du festival de BD de Brest – cette photo, prise sans masque sur la passerelle du jardin des explorateurs.

On était assez contents du truc, un des très rares événements culturels à se maintenir dans le pays, au prix d’efforts, de tensions, d’angoisses continus, depuis le « nous sommes en guerre » de l’autre con, jusqu’à cette bouffée d’oxygène hyper réglementée.

Deux mois plus tard, l’homme qui a pris cette photo est mort sans crier gare, le 11 novembre.
Il s’appelait Rémy Talec. Je ne le connaissais pas intimement, mais sa personne m’était familière, sa silhouette d’abord, de grand échalas figé dans les années punk/cold que tout le monde avait dans l’œil à Brest ; son tempérament ensuite, mélange de timidité, d’espièglerie et de … partialité, parce qu’il avait quand même ses chapelles musicales, comme tout grand fan de musique.

Le choc a été plus que brutal, d’autant qu’il s’ajoutait à un autre traumatisme (Samuel Paty).
Dans les jours qui ont suivi sa mort, passée la sidération, je me suis dit, ou plutôt j’ai dû me résigner à penser : ma jeunesse est finie, à partir de maintenant je vais glisser, sur une pente de plus en plus raide, vers l’extinction.
Rémy : tu incarnes ça pour moi ; je t’ai pleuré, mais en fait j’ai pleuré sur mon sort.
Je te salue, camarade, dans la mort.